Souvenance

Couverture de la Biographie de Jean-Pierre, Souvenance, écrite par Souvenance éditions.

PREMIÈRE PARTIE

5 rue de la Paix, Dinard

– ça y est, on y est !

Drôle de début pour dire qu’on est arrivé. Mon surmoi littéraire me souffle qu’on peut faire plus élégant, que deux « y est » est mal venu: ça fait yéyé, qu’on doit soigner ses incipit…Cause toujours. Je ne me censure pas, pas pour ça. Ce que je veux faire passer, c’est le ressenti, le ouf  de soulagement quand on est fatigué et qu’on en a plus que marre. Tant pis si cette fois-ci, j’ai la formulation spontanément triviale. Quand je dis cette fois-ci j’embellis le tableau, c’est plutôt deux fois qu’ une. Si mon surmoi a des ambitions d’écrivain, pas mon moi. Il faut dire que les circonstances jouent pour beaucoup: après quatre heures de voiture pour faire Rouen-Dinard sur une route bouchonnée dans une bagnole surchauffée – pas de clim à l’époque – on aspire à souffler. Plus tard, à tête reposée, le goût des belles phrases va me reprendre: je me connais…Mais les belles phrases font l’écrivain autant que l’habit fait le moine.

Les enfants sont vautrés sur la banquette arrière mais eux pas du tout amortis par la fatigue du voyage. Françoise :

– Qu’est-ce qu’on dit à son Pipu d’avoir bien conduit tout du long ?

– Mer…ci, Pi…pu…

Je croise le regard amusé de Françoise; comme moi, elle se demande d’où vient cette façon de tourner les choses en dérision. Nous les grands, qui sommes aussi des profs, on appelle ça un effet de distanciation ironique; là-dessus, on est au point; nos étudiants et étudiantes vous le diront.

Rarement les enfants ont peur en voiture sauf s’ils ont été traumatisés par un accident. Les nôtres regardent le paysage défiler mais, très vite, c’est l’envie de jouer qui prend le dessus. Françoise, c’est autre chose: elle déteste la voiture au point que c’en est une vraie phobie, douloureuse, récurrente. D’où lui venait cette frousse, cette angoisse que seul le tabac des Gold Leaf fumées sans modération pouvait atténuer? Gold Leaf, feuille d’or! La marque a disparu…Tant mieux pour elle, car je n’aurais pas aimé voir un chancre cancéreux s’afficher sur les emballages rouges, blancs et or dont le pare-prise de la voiture reflétait l’image somptueuse quand Françoise posait son paquet sur le versant du tableau de bord. À quoi bon s’interroger après tant d’années ? La seule question que je me pose, aujourd’hui, ne concerne que moi: pourquoi de cette peur qui la faisait souffrir et nous déstabilisait tous, m’étais-je contenté de prendre acte sans essayer de la comprendre ?